Monnaies locales… complémentaires et citoyennes !

Interview de Jean-Paul Pla, conseiller municipal de Toulouse, militant de l’Économie sociale et solidaire, et l’un des initiateurs du Sol-Violette, à Toulouse.

Jean-Huet (responsable ESS PCF dans l’Hérault) : à quel moment vous est venue l’idée de proposer une monnaie sociale à Toulouse ?

Jean-Paul Pla : dans la démarche de militant, de développeur de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), j’ai eu l’occasion de rencontrer quelqu’un en Midi Pyrénées qui portait l’idée d’une monnaie locale citoyenne. J’avais identifié que cela pouvait être un moyen de rompre avec l’économie et l’échange d’aujourd’hui. J’ai proposé au Maire la mise en place d’une monnaie locale et citoyenne. J’ai stipulé dès le début que la condition essentielle de sa mise en place était l’accord des citoyens. Le Maire m’a donné son accord de principe. Dans mon groupe PCF, la majorité ne connaissait pas les monnaies citoyennes et était donc plus réticente ou dubitative.

Le lancement s’est fait en novembre 2009. Dans le cadre du mois de l’ESS, il y a eu un débat sur une « autre monnaie », sur ce que cela pouvait nous apporter. Nous voulions savoir si les citoyens étaient prêts à y réfléchir. Nous avons  eu 120 à 130 personnes. On a alors créé 4 collèges : citoyens, entreprises solidaires, institutions financières, élus des collectivités.

Chaque collège devait se réunir au moins 3 fois en un trimestre avec les mêmes questions :

  • qu’est ce qu’une monnaie citoyenne ?
  • qu’est ce que l’on en attend ?
  • quel problèmes à envisager ?

Le quatrième mois il y avait une plénière. Et on repartait à nouveau avec d’autres questionnements. Plus de 150 personnes ont contribué à cette réflexion jusqu’en novembre 2011. La monnaie est un outil participatif. Les gens étaient prêts à la lancer.

Je suis retourné voir le maire. En 1h de temps je lui ai présenté la monnaie et j’ai obtenu son d’accord. Tous les élus n’étaient pas d’accord. Pour certains, c’était mon « gadget ». Au conseil municipal, les élus de l’opposition se sont abstenus ou ont voté contre. Aujourd’hui ils la votent. A l’UMP, il y a même une ambassadrice du SOL. Le conseil municipal actuel de Toulouse continue à accompagner le SOl Violette par une subvention et des locaux.

La monnaie s’est lancée après l’accord du Conseil, au printemps 2011. On a travaillé après pendant 6 mois sur la conception des billets, sur le travail avec les banques, sur des outils de suivi des billets.

Nous avons créé une « monnaie fondante » : au bout de trois mois si elle n’a pas été utilisée, elle perd de sa valeur. Au moment où elle est dépensée elle reprend sa valeur. C’est ce qui fait la grande différence avec l’euro. Monnaie citoyenne non capitalisable et non épargnable, elle circule plus vite et peut créer de la richesse sur un territoire.

Nous avons aussi mis en place une charte en 21 points pour les entreprises du SOL. Il faut avoir au moins 10 points et s’engager dans une démarche de progrès pour pouvoir l’utiliser. Cette charte est issue d’un travail collectif entre citoyens et commerçants.  Il y a une démarche d’auto évaluation qui a été mis en place et qui fonctionne bien.

J.H : quelle était l’idée de départ ? Pourquoi une monnaie et pas autre chose ?

J-P. P : la monnaie ne doit pas être centrale dans notre vie. Contrairement à l’euro ou au dollar, il faut considérer la monnaie comme un outil d’échange. Une monnaie citoyenne permet de se réapproprier cet outil quotidien.

Cela permet aux citoyens de choisir des produits particuliers. J’ai en tête la réflexion d’une adhérente d’association de chômeurs « quand j’ai eu du Sol, j’ai été horrifiée des prix dans certaines structures de l’ESS. Quand j’ai compris ce que cela produisait, le respect de l’individu, le juste prix, je me suis dit que le problème des prix, ce n’est pas qu’ils sont élevés mais que nos salaires sont bas. Avec la monnaie locale, je m’ouvre sur un autre monde. Je décide de mes choix de consommation ».

C’est une éducation populaire, une démarche individuelle de réflexion et de réappropriation de la richesse qui se met en place. La monnaie redevient un véritable moyen d’échange, pas seulement monétaire d’ailleurs. Sur nos billets, il est inscrit « faites de votre monnaie un bulletin de vote ».

Nous avons trois ans de fonctionnement avec un « COPIL » (comité de pilotage) représentant les habitants, les collectivités, les banques et les entreprises. A l’AG du Sol-Violette, la ville n’a qu’une voix. On est tous responsables de la monnaie à voix égale. Tous les 4 mois, il y une AG des solistes.

Depuis début 2013, nous avons créé des comités citoyens par quartier. Ils réfléchissent ensemble. Ils ont décidé, par exemple sur un quartier, de faire une fête de l’ESS. La seule monnaie utilisable sera le Sol. Ils envisagent d’aller pousser les commerçants du quartier à aller vers le SOL. La monnaie a permis ces initiatives populaires et collectives. Il y a un poids, un effet de groupe qui peut pousser certains commerçants à y venir.

On développe encore plus la partie citoyenne. C’est une démarche horizontale. On a mis en place aussi des groupes verticaux en 2013, par catégorie, comme des groupes étudiants, ou comités d’entreprise. Le but, c’est de créer un vrai maillage social.

J.H : comment ça marche aujourd’hui ? Combien de personnes ont adhéré et l’utilisent ? Sur quel périmètre ?

J-P. P : les monnaies locales ne peuvent pas se faire sans les citoyens. Les citoyens doivent être les maîtres d’œuvre. Les élus sont des partenaires, accompagnateurs, co-constructeurs. Ce n’est pas une démarche descendante. Ça doit partir de la base.  Il y a beaucoup de réunions.

Aujourd’hui, il y a 2.300 personnes et 200 entreprises toulousaines membres de l’association Sol Violette.  On est devenu une référence en France parce que nous avons pris le temps d’avoir certaines garanties. Nous avons pris le temps nécessaire de faire participer  les citoyens eux-mêmes, de leur donner un vrai pouvoir d’agir. Deux banques sont nos partenaires : le Crédit Coopératif et le Crédit Municipal. Ce sont elles qui échangent des euros contre du Sol. La loi 1901 autorisait d’avoir une monnaie interne. La Loi Économie sociale et solidaire votée il y a quelques mois, reconnaît les monnaies locales. Donc on respecte la Loi. Tout le monde est adhérent du Sol-Violette et il s’agit d’échanges entre membres de la même association.

Aujourd’hui, la monnaie citoyenne circule trois fois plus vite que l’euro.

On a également rencontré les responsables de la Banque de France. Au début, ils pensaient que cela ne marcherait pas. Nous nous sommes développés et on a aidé d’autres monnaies à naître. La Banque de France nous a recontactés. Les deux banques qui nous soutiennent ont été ensuite inspectées. La direction de la Banque de France considérait que la monnaie citoyenne devrait être agréée par l’autorité de contrôle prudentielle. Pour nous, ce sont les banques qui gèrent l’argent, pas l’association, et elles sont agréées. Nous avons démontré que nous étions bien dans la réglementation. Par contre, les monnaies non adossées à une banque pouvaient avoir des problèmes. Aujourd’hui, la Loi d’août 2014 permet aux structures responsables d’une monnaie locale de tout gérer depuis la création de la monnaie jusqu’à son fonctionnement

Nous avons également crée une plateforme en Midi-Pyrénées avec Tarbes, Montauban, Castres… Nous sommes appelés un peu partout : à Brest, en Île-et-Vilaine (lancement de leur monnaie le 28 juin 2013), au pays-Basque, en Corse à plusieurs reprises, à Narbonne… Les Collectivités s’impliquent de plus en plus.

Dans le cadre du mouvement des MLCC nous avons créé depuis  2016 des réunions régionales et donc des groupes régionaux.

J.H : en quoi cette monnaie est-elle utile aujourd’hui ?

J-P. P : elle produit du lien social.

Quand je vais dans un magasin et que je dépense en Sol Violette, il y a toujours des gens qui me demandent ce que c’est. Je passe du temps avec eux, je leur explique le projet.

Cela repose aussi la question de la vision de la société. Le Sol est un outil de réflexion pour un changement. Aujourd’hui, elle créée une richesse qui va vers une économie partagée, une économie qui respecte le territoire et les individus qui y vivent.

Ça prend du temps, pour nous c’est la création d’une première action économique grâce au Sol. 4 personnes d’une association de chômeurs, se sont lancées dans la confection de portes monnaie Sol. Ils ont fabriqué les premiers 500 portefeuilles vendus désormais dans les magasins membres du réseau C’est de l’autofinancement.

Un lycée de Toulouse fonctionne uniquement avec le Sol depuis le 11 avril 2014. Nous montrons concrètement qu’une autre économie est possible. L’économie ne doit pas devenir une affaire de spécialiste mais elle reste une affaire de citoyen. En rassemblant tout le monde on a réussi à virer les machines de distribution classiques pour mettre à leur place des produits du commerce équitable et/ ou des produits locaux payés en Sol. Cela représente 6 à 7 mois de travail.  La première semaine, il y a eu 250 adhérents dans le lycée. Ça prouve l’intérêt de la jeune génération. C’est un lycée professionnel public. Plusieurs lycées nous ont appelés depuis.

Dans certaines entreprises qui utilisent le Sol, des gérants se payent une partie en Sol. Des salariés également (10 à 20% par exemple). Cette monnaie crée de la richesse sur le territoire car elle oriente ensuite l’achat vers des produits, des entreprises de Toulouse qui répondent aux critères de la charte.

J.H : quelle est la première raison d’adhérer ?

J-P. P : plusieurs raisons sont invoquées.  Pour certains c’est un ras le bol de l’euro. Pour d’autres, c’est l’intérêt qu’ils peuvent y trouver. Toute personne qui change des euros en Sol a 5 % de pouvoir d’achat supplémentaire payé par la mairie. Nous accordons aussi à 30 familles par association de chômeurs 30 Sol de pouvoir d’achat supplémentaire. D’autres encore veulent défendre et prioriser l’économie locale. Des raisons diverses et qui convergent dans cet échange.

J.H : en quoi les monnaies complémentaires peuvent-elles jouer un rôle dans le rapport de forces à construire pour faire bouger l’euro ? Y a-t-il une volonté forcément de faire bouger l’euro ?

J-P. P : moi je le pense, l’euro est une monnaie qui circule peu et change de main en moyenne que deux fois et demi par an. Si je veux de la monnaie citoyenne, on utilise la valeur de l’euro. La monnaie créée de la richesse sur la base de l’euro. On redonne une vertu à l’euro qui nantit la monnaie citoyenne.  En effet une MLCC ne peut être placée en banque. Donc il ne peut pas y avoir spéculation. L’euro a été mal réfléchi. L’euro est une monnaie de riche. La monnaie locale redonne à la monnaie sa vertu de l’échange et de la circulation.

La monnaie citoyenne est obligatoirement  éthique, car il y a des critères d’achat. On oriente l’économie avec la monnaie complémentaire. L’euro peut être éthique ou pas.

Il faut penser les monnaies locales dans le temps. Nous ne sommes rien sur le plan économique pour le moment. Mais en Bavière par exemple, la monnaie tourne 20 fois plus vite que l’euro. Ça commence à se développer. Des monnaies se développent partout en Europe. A Naples, Barcelone, Athènes, Bruxelles, Bristol, etc..

Dans le monde, les monnaies locales se multiplient et répondent à la rareté des monnaies officielles. Plus de 200 monnaies complémentaires au Canada, au Japon, en Amérique du sud, au Brésil, en Argentine où le crédito à permis en 2003, en pleine crise, à plus de 10 millions d’argentins de vivre. Plus de 5.000 monnaies complémentaires existent aujourd’hui dans le monde.

En Suisse, la monnaie inter-entreprises, le WIR, qui existe depuis 80 ans, représente aujourd’hui un tiers de à richesse de ce pays et permet au Franc suisse de retrouver un équilibre lorsqu’il connaît des difficultés sur le marché.

Du fait de la crise économique, de l’augmentation de la misère, l’engouement est fort. Les gens comprennent vite l’intérêt. Il y a une éducation politique à faire en ce moment mais pour l’ancrer dans le temps. On ne peut plus continuer comme ça. La crise fait réémerger l’ESS, comme dans les années 80. Rien n’est immuable. Il faut avoir une autre démarche politique. On doit changer dans nos mentalités, dans la manière de créer du lien.

Le reproche qui peut être fait à la monnaie citoyenne c’est son mimétisme avec l’euro. Avec le Sol j’achète un produit éthique. Nous voulons aller plus loin et reconnaître les actions citoyennes par la monnaie. Des habitants sur un quartier ont fait un jardin de bas d’immeuble sans demander de financement. Celui qui n’a pas participé mais qui voit ce travail, bénéficie de ce travail et peut en être content. Il y a une plus-value. On pourrait leur donner 50 Sol, ce n’est pas de l’achat ni de la commande, mais une reconnaissance pour l’amélioration du cadre de vie du quartier. Ce n’est plus de l’achat. C’est la reconnaissance de la démarche citoyenne.

J.H : à partir de quoi doit-on travailler pour que les monnaies citoyennes deviennent un outil permettant de mener cette bataille ?

J-P. P : C’est par leur éthique et leur dynamisme. Quand il y a de la spéculation, la monnaie se raréfie comme l’euro. Il faut partager la richesse et la monnaie citoyenne soutient cela. L’individu et l’environnement sont au centre, c’est le partage des richesses qui compte. C’est aussi le dynamisme de la place du citoyen et le fait de lui donner toutes les cartes afin qu’il soit force de propositions mais aussi force de « faire ». Nous avons pu remarquer que tous les projets de ce type qui ont tenu, sont ceux qui ont été réfléchis et construits par la base. Tous les autres (Coopeck, Mipy, Sol alpin, etc..), monnaies à construction descendante, n’ont fait qu’illusion et ont coûté extrêmement cher. Il en sera de même pour la monnaie Normande imposée par le conseil régional.

N’oublions pas que d’autres initiatives citoyennes se multiplient et créent de nouveaux outils (SEL, Accorderie, etc).

Actuellement le réseau des MLCC, après avoir réussi à faire accepter que les différents services des collectivités puissent être payés en monnaie locale, interpelle le gouvernement pour que ces dernières puissent réutiliser les MLCC sous forme de subventions, ou d’indemniser nos élus.

Par exemple notre camarade maire de Montreuil pourrait se payer ses indemnités en Pêche (nom de la MLCC) comme le fait le Maire de Bristol en Angleterre.

J.H : prend-on assez en compte cette démarche au PCF ?

J-P. P : au sein du PCF, on ne se rend pas assez compte de l’ampleur que cela prend.

La monnaie citoyenne peut paraître une monnaie de bobo. C’est une manière pourtant de revenir sur le terrain et de se rapprocher des citoyens. C’est une étape et pas une fin en soi. Nous devons prendre les nouveaux sentiers, les nouvelles démarches citoyennes. Il n’y a pas assez de réappropriation de la part des communistes de ces démarches novatrices.

J.H : faut-il qu’aux prochaines élections, le PCF-FdG porte ces monnaies ? De quelle manière doivent-elles être lancées ?

J-P. P : on devrait porter effectivement cela. Pour l’instant c’est une goutte d’eau dans l’océan de l’euro, mais les communes sont de plus en plus nombreuses à se mobiliser. C’est en train de s’étendre partout. Il faut accompagner cela, être acteur de ces démarches. La construction d’un projet global rend réticents certains sur ce type de projet.  Pourtant, tout ce qui intéresse le monde ouvrier, nous devons le porter.

Il est à noter que la France Insoumise le porte, ainsi que le nouveau mouvement de Benoît Hamon.

 

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