COOPERACTIF mai/juin 2020

imagesDans un manifeste intitulé Le monde d’après, et si le monde d’après existait déjà dans le monde d’aujourd’hui ? la Confédération générale des Scop (sociétés coopératives participatives), décrit une entreprise qui pérenniserait des emplois, appartiendrait majoritairement à ses salariés. Ils participeraient à la stratégie de l’entreprise, « la réussite n’y serait pas individuelle mais collective, les bénéfices y seraient partagés équitablement entre tous les salariés ». Ce numéro dé-confiné de Coopéractif, la lettre info de la commission Economie Sociale et Solidaire du PCF, de mai juin 2020 , fait la part belle à cette ancienne et pourtant trop méconnue façon d’entreprendre et de considérer le travail , mais aussi comme façon de lutter et de résister. Vous pouvez le télécharger sur notre site , ici Coopéractif 05-06-2020-2et nous faire part de vos commentaires.

François Bernard

L’EFFET COVID

Un beau texte, utile si on y accroche un mode d’emploi du passage en coopératives pour les entreprises qui vont être en difficultés au sortir de la crise, que nous souhaitons écrire très vite. En raccrochant sa réflexion à la théorie qu’elle développe sur dialectique et complexité, Janine Guespin (Janine Guespin-Michel est microbiologiste honoraire à l’université de Rouen, membre du groupe Science et démocratie d’Espaces Marx, elle co-anime avec Sylvie Mayer la commission ESS du PCF. ) donne de la cohérence aux multiples réflexions qui nous parviennent sur la sortie de la crise sanitaire, sociale etc  que nous vivons;

Sylvie MAYER

Si tu n’espères pas l’inespéré, il n’adviendra pas. (Héraclite, philosophe grec, né à Éphèse vers 576 av. J.-C., mort vers 480 av. J.-C.I)

Le covid 19 peut il entraîner un changement de système-monde ?

La crise du coronavirus diffère de toutes les crises mondiales précédentes en ce qu’une perturbation gigantesque est due à un facteur externe à la société, un facteur non économique (bien qu’issu d’une gestion irresponsable de l’environnement).

Dans les années 60 le mathématicien de la météorologie, Lorentz, avait proposé l’effet papillon pour illustrer la sensibilité aux conditions initiales d’un système complexe. (vous savez, ce papillon dont le battement d’aile entraîne un ouragan à l’autre bout du monde!).

Eh bien cette fois-ci c’est probablement une mutation dans un minuscule virus de chauve souris qui a entraîné une crise mondiale d’une ampleur sans précédents depuis la guerre de 40. On peut l’appeler l’effet covid ! Mais les conséquences n’en font peut être que commencer.

On peut comparer le système-monde à un système dynamique complexe à l’état stationnaire dans un attracteur, un état, l’économie-idéologie libérale. Tout le travail de l’idéologie dominante consiste à faire considérer cet attracteur comme le seul possible (TINA -il n’y a pas d’alternative-, la fin de l’histoire…). Vouloir un autre monde, signifie, en terme de sciences du complexe, penser qu’il existe un autre attracteur (système dit multistationnaire). Quel est -il ? On l’appelle communisme, écomunisme, éco-socialisme, ou post-capitalisme. Mais, toujours en terme de théorie de la complexité, cet attracteur, s’il existe, est partiellement déterminé. (Il peut d’ailleurs, y en avoir plusieurs, dont certains abominables). Tous sont le résultat de la dynamique du même système-monde, une dynamique différente de l’actuelle en ce qu’elle conduit vers un autre attracteur, mais avec les mêmes ingrédients, la population qui va vers ses 10 milliards, les usines, les terres cultivées, le bétail, les connaissances scientifiques, les possibilités techniques, le réchauffement climatique et la pollution, et aussi le patrimoine d’idées et de valeurs, etc…

La théorie des systèmes complexes rejoint les idées développées grâce à la dialectique matérialiste par Lucien Sève étudiant Marx lorsqu’il insiste sur l’idée des présupposés, du communisme déjà là, des futurs-présents… la société qui permettra de faire cesser les monstrueux dégâts humains et écologiques actuels, ne peut se constituer qu’à partir du présent et en s’appuyant sur ce qu’il y a déjà là de futur dans ce présent. Ce que l’on peut constater c’est qu’il existe les prémisses de plusieurs autres mondes. Un monde de haine, de dictature, comme il s’est déjà instauré outre atlantique dans plusieurs pays, un monde d’obscurantisme et de barbarie intégriste. Un monde au contraire en opposition à ce qui est détestable dans la société actuelle, émancipateur au lieu d’être aliénant, écoresponsable, solidaire. Ces prémisses, qui existent de façon éparse, isolées souvent, m’évoquent les petits mammifères qui ne pouvaient pas se développer lorsque les dinosaures occupaient la planète. Ils ne peuvent pas se développer dans un monde capitaliste, mais ils sont là.

Si on raisonne en termes d’attracteur, on sait qu’une forte perturbation est la seule façon de faire changer d’attracteur un système pour lequel il existe plusieurs attracteurs possible. Alors, comme la perturbation mondiale due au coronavirus est la plus forte depuis très longtemps, et se produit à un moment où beaucoup d’économistes pensent que le capitalisme est « en phase terminale », on est en droit de se demander si cette crise n’est pas susceptible de permettre un changement du système-monde  ? Encore faut il que ce changement se fasse dans la bonne direction (socialisme ou barbarie reste tragiquement d’actualité).

Je ne pense pas qu’il soit possible de déclencher cette révolution, qui ne pourra être que mondiale. Mais je suis convaincue qu’on doit s’y préparer, et pousser autant que possible pour que la catastrophe sanitaire mondiale actuelle, ou une prochaine, si elle débouche sur la mort du capitalisme tel que nous le connaissons, produise un changement de société émancipateur, et non pas la barbarie, dont les prémisses sont aussi très présents dans le monde actuel.

  1. les conditions d’un changement radical

Comparaison n’est pas raison, mais…si les conditions objectives étaient prêtes, si une crise sanitaire affaiblit le capitalisme au point qu’un changement soit possible il ne se fera pas tout seul. Pour que du chaos émerge une société beaucoup plus organisée et humaine que la société actuelle, il faut que les humains y soient prêts. Pour utiliser une autre métaphore, une société plus évoluée que la société capitaliste nécessite de lutter contre l’entropie1 et il y faut de l’énergie, donc de la volonté. C’est ce que l’on peut désigner comme les conditions subjectives, autrement dit l’imaginaire émancipateur collectif et individuel, tout aussi nécessaires pour un tel changement de société. L’idée que la société capitaliste actuelle est responsable des ravages du virus, et que « rien ne doit plus être comme avant » fait son chemin et pas seulement « tout changer pour que rien ne change », comme le fait l’UE et la macronie. Mais comment cela pourrait-il se produire ? Et comment profiter de cette crise mondiale (ou de la prochaine) pour faire émerger un monde d’après, radicalement humain, pour, comme disait Marx, sortir de la préhistoire ?

Mon sentiment est que toutes les propositions, pétitions, déclarations actuelles de la gauche et du PCF sont beaucoup trop « petit bras » . Elles restent collées à une conception « état capitaliste providence » et non pas « capital-exit », elles sont antilibérales et non anticapitalistes. Elles ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Il ne s’agit pas de revenir à l’état capitaliste d’il y a quelques décennies, mais d’être capable de profiter de la crise, si elle est suffisamment forte pour sortir du capitalisme.

Changer de système ne peut pas se faire par en haut. Changer de système nécessite que la population dans sa majorité, non seulement le veuille, mais le fasse. Non seulement vote, non seulement manifeste contre des mesures délétères, mais se prenne en main, change les choses en grand dès que la destruction de l’économie le rendra possible et nécessaire.

Si un certain nombre d’auteurs ont déjà montré que la société actuelle contient les présupposés de cet autre monde, la prise de conscience de cette réalité est encore absente. Ceux là qui font du communisme déjà là, ne le savent pas ; ceux qui se battent pour que le communisme « advienne » ne les connaissent pas et croient qu’on y parviendra par le jeu politique, et le PCF lui même n’y croit pas et se contente d’un projet de réformes antilibérales et venues d’en haut.

Il a été dit et redit que l’articulation entre le politique (« top down) et le faire (bottom up) est indispensable, rien n’y a fait ou très peu jusqu’à présent. Et les pays d’Amérique latine où cela commençait à être expérimenté, viennent de se faire piétiner par le pitbull US.

Mais la situation actuelle est différente ; nous sommes dans une fenêtre où de nouveaux possibles existent, (bons ou très mauvais encore une fois, socialisme ou barbarie). Comment utiliser cette fenêtre temporelle pour aider à ce que s’initie une dynamique, un tourbillon, qui entraîne toutes les forces qui travaillent déjà, chacune de son côté, à de tout petits bouts de cette société future.

Commet ce tourbillon pourra-t-il émerger ? Car c’est bien d’une émergence qu’il s’agit, et comme telle, il y a une grande part d’incertitude .

3) Que faire ?

Ni les déclarations, ni les publications ne sont susceptibles à elles seules de créer le formidable tourbillon dynamique qui pourra entraîner la société vers le bon attracteur. Il faut que l’idée s’empare des masses. En quoi pourra consister ce changement d’attracteur ? Qu’est-ce qui, dans notre société existe déjà qui préfigure ce changement ? Les exemples ne manquent pas jusqu’au comportement actuel du personnel soignant. Mais comment la population pourra-t-elle s’en emparer pour les amplifier, pour être prête à s’en saisir, pour exiger des politiques, non pas qu’ils fassent à leur place, mais qu’ils rendent possible,  qu’ils aident à faire.

Il y a un exemple que je connais bien. Les coopératives, en particulier les coopératives autogérées comme la Scop-TI, sont des entreprises non capitalistes, qui ont développé des valeurs émancipatrices qui peuvent en faire des passeurs entre la société capitaliste et la société…allez disons post-capitaliste pour ne perdre personne en route. Ainsi prenons l’usine Luxfer qui fabriquait des bouteilles d’oxygène et qui a été fermée par les spéculateurs requins qui la possédaient. Mais les travailleurs sont toujours là. Au lieu de réclamer sa nationalisation, pourquoi les travailleurs ne réclament ils pas de reprendre leur usine en scop, avec l’aide éventuelle de l’état ou de collectivités territoriales ? Pourquoi ? Peut être parce qu’ils n’y pensent pas ? Peut être parce qu’ils s’en croient incapables ? Peut être parce que les politiques et les syndicalistes réclament une nationalisation ? Et les centaines d’entreprises que la crise sanitaire va mettre en faillite ? Ne pourraient elles pas être « récupérées » par leurs travailleurs, comme en argentine ?

Un autre exemple, à cause de la fermeture des marchés, des maraîchers ont perdu de gros débouchés ; Des AMAPs des coopératives de vente de produits agricoles bio et en circuits courts ont commencé à prendre le relais. Mais c’est toute l’agriculture qu’il faut transformer pour qu’elle devienne écoresponsable. La crise risque d’être terrible pour les agriculteurs, et toute la politique néolibérale va tendre à les concentrer encore plus. Au lieu de réclamer des subventions pour qu’elles continuent à faire comme avant, comment faire pour qu’elles réclament des moyens pour se transformer ?

Des exemples il y en a des centaines. Il faut qu’ils soient connus, que les populations puissent se dire, cela existe, c’est possible, pourquoi pas nous ? Ainsi, dès la sortie du confinement, et même avant, des tas de gens seraient prêts à changer leurs façons de faire, parce que de toutes façons, l’économie fracassée ne leur permettrait plus de continuer comme avant. Au lieu de désespérer, ils se lanceraient dans le post capitalisme…c’est cela le changement d’imaginaire, de l’idéologie libérale vers l’idéologie émancipatrice, que la crise actuelle rend peut être moins difficile. Pour cela il faut que l’information et la formation diffusent en grand, que l’enthousiasme de ceux qui font déjà tout cela s’empare de la majorité, et il faut qu’il y ait des organisations et partis politiques qui jouent le rôle de facilitateurs/organisateurs.

On me dira, que c’est complètement utopique, vu la force du système capitaliste mondialisé, ses milliards et ses « forces de l’ordre ». C’est pour cela 1) que cela ne peut se faire qu’à l’occasion d’une crise qui affaiblit considérablement le système et 2) qu’est indispensable l’interaction entre des actions de terrain généralisées et une force politique qui puisse prendre l’État pour l’empêcher de nuire, (puis le mettre rapidement en dépérissement).

4) Un changement de conception de la lutte politique.

Le confinement est à la fois une période dangereuse d’inaction et une période où on s’arrête un peu pour penser, et où on partage les chansons, les blagues, les infos (pas toujours fiables, certes)…Comment partager aussi les idées pour le monde d’après ? Les partager de façon à ce qu’elles prennent corps, qu’elles deviennent dures, solides, avec la certitude que c’est possible, non pas nationalement mais mondialement, parce que c’est indispensable et parce que les circonstances font que c’est peut être devenu réalisable.

L’enjeu est énorme ! La crise sanitaire bouscule tout. Les entreprises qui vont être mises en faillite par les fonds de pensions et autres requins, doivent elles être nationalisées ou reprises par leurs travailleurs en SCOP ou en SCIC (avec l’Etat au besoin) ? Des sommes faramineuses sont en train d’être dégagées (et gagées sur nos prochains salaires) pour sauver les entreprises. Comment les gager sur les profits, comment les tourner vers les entreprises autogérées ? Comment se débarrasser des actionnaires sans casser les entreprises ? Comment profiter de cette crise pour supprimer les productions nuisibles, et regagner vers les circuits courts sans se barricader dans nos frontières ? Une crise alimentaire se profile car les vautours sentent les profits à faire sur la nourriture devenue rare quand elle ne peut pas bien circuler. Comment en partir pour transformer l’agriculture de manière écoresponsable, grâce à l’agro écologie qui existe déjà ? Et, chose important que peut faire chacun de nous ?

Il y a deux convictions à faire avancer et nous sommes dans un moment où de telles idées pourraient avancer: la conviction que c’est possible, et que la crise sanitaire peut être un moment de basculement, et la conviction que tout le monde a sa place, que chacun.e est nécessaire.  « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs » disait Marx; il faut que les idées bouillonnent , que chacun de nous se demande (et partage), et moi comment est-ce que j’imagine mon métier, mon lieu de vie, ma famille dans un monde post capitaliste , et comment je peux dès maintenant, et avec d’autres commencer, pousser à la roue, faire et exiger de l’état qu’il m’aide à faire  ?

Je ne crois pas que les partis politiques qui se battent actuellement contre les dégâts de la société soient inutiles, ils seront même indispensables pour que les transformations commencées lors de la crise qui va balayer le monde, ne soient pas raflés à nouveau par un pouvoir à la solde du capital, quand celui -ci cherchera à reprendre sa place, ce qu’il est en train d’anticiper en ce moment même. Ils peuvent aussi contribuer dès maintenant à faire diffuser l’imaginaire anti-et post- capitaliste. Mais pour cela il faut qu’ils en aient le projet, qu’ils changent d’attracteur que les déboires successifs n’ont pas suffi à faire changer.

Pour changer d’attracteur (de projet), un des obstacles réside peut être en ce que ces partis ne voient pas la force de ce qui existe, et par là même ne lui permettent pas de se développer et d’investir l’imaginaire. Le rôle d’un parti communiste à l’heure actuelle devrait être double : lutter, comme il le fait contre les méfaits du libéralisme avec tous les moyens politiques actuels, et aider les travailleurs à préparer le post capitalisme en développant les pratiques émancipatrices et l’imaginaire qui permettra d’en partir pour changer d’attracteur le moment venu.

Évidemment, cela change considérablement le rôle du politique. Au lieu de seulement diriger, il devra aussi soutenir. Au lieu de vouloir seulement donner des idées, il devra aider les gens à en avoir, et surtout à oser les exprimer et les réaliser Et, comme on l ‘a vu, un changement d’imaginaire devra accompagner le changement d’attracteur. Le politique viendra alors en soutien, mais acquerra en retour une force énorme de ce soutien. Pour changer les partis politiques afin qu’ils contribuent à préparer le monde d’après, il faudra que ceux qui agissent déjà au quotidien s’en mêlent, enclenchant ainsi un double cercle vertueux (la fameuse boucle de rétroaction positive de la théorie des systèmes complexes).

Janine Guespin avril 2020

1Le deuxième principe de la thermodynamique, qui conduit l’univers à sa dégradation.définition du wiktionaire

un nouvel Appel pour des jours heureux ?

Une tribune de Claude Alphandéry
A 97 ans, ce résistant de toujours nous dit comment ce qu’il a appris pendant la guerre peut être utile pour penser l’après pandémie.

Au printemps 1943, trois ans après l’invasion de la France et la capitulation vichyste, les Alliés remportaient certes d’éclatantes victoires ; dans notre pays, des résistants s’élevaient contre l’envahisseur ; mais les forces nazies restaient redoutables. Une oppression féroce nous terrassait telle un virus étouffant. Et pourtant, quelques mois plus tard, à l’automne 1943, bien avant le débarquement libérateur, nous recommencions à vivre, à retrouver notre souffle, grâce aux armées alliées bien sûr, par nous-mêmes surtout. Parce que le peuple asservi de ce pays meurtri prenait depuis ses maquis un élan irrésistible pour briser ses chaînes et dans le même mouvement construire un monde nouveau pour l’après-guerre.
Je voudrais comparer ces jours de guerre à notre époque, tirer du retournement inouï qui nous a dégagés de l’asservissement et projetés vers l’avenir un enseignement qui nous aide à sortir de l’oppression physique et morale ressentie sous la pandémie, et simultanément à trouver les voies nouvelles d’un avenir respectueux du vivant. Comparaison peut-être hasardeuse, mais que je vis intensément.

Nous ne sommes pas, à proprement parler, dans une guerre contre un ennemi violent, barbare, visible, déclaré. Nous avons à nous défendre contre les effets invisibles (le virus) ou plus ou moins éloignés (le désastre écologique) ou sournois (les manipulations financières ou numériques) de crises économique, écologique, financière, sociale et aujourd’hui sanitaire entremêlées, que nos propres dirigeants dans leur obsession du profit financier ont engendrées. Mais, dans l’une et l’autre circonstance, nous avons à apprendre des années de Résistance comment l’état le plus sombre s’est transformé en un élan extraordinaire qui nous a conduit à la Libération.
Montée de la Résistance
Cet élan ne s’est pas produit dès 1940 ; la Résistance ne touchait alors qu’une faible partie de la population. En 1943, lorsque Jean Moulin m’a confié la direction des mouvements de résistance de la Drôme, ils se déchiraient entre communistes et gaullistes, entre catholiques et protestants, etc. J’avais pour mission de les unir dans un comité départemental et d’organiser l’action commune.
Dès l’automne, dans la Drôme comme d’ailleurs dans les départements voisins, un comité départemental et quinze comités locaux de libération rassemblaient tous les mouvements ; leur entente qui galvanisait les énergies n’était pas sans rapport avec l’heureux déroulement extérieur de la guerre, elle tenait surtout au développement massif des maquis sous le coup du STO (Service de Travail Obligatoire en Allemagne), qui forçait des centaines de milliers de travailleurs à se cacher. L’organisation des maquis pour les accueillir, assurer leur ravitaillement, leur sécurisation devenait une tâche majeure et délicate et pour la réaliser, l’union de tous les résistants s’avérait nécessaire. Elle fut puissante jusqu’à la Libération.
Quant aux maquisards, la plupart n’étaient pas jusque-là des résistants actifs (de même que la masse des Français de maintenant ne sont pas au premier abord des citoyens militants) ; dépaysés, désoeuvrés pour la première fois, ils avaient, entre quelques coups de main contre l’ennemi, du temps pour réfléchir, pour échanger entre eux. C’était un peu comme le confinement, mais sans isolement physique. Ils avaient au contraire l’occasion de rencontres inhabituelles, ils apprenaient peu à peu à débattre.
J’avais fait appel pour les y aider aux dissidents de l’école d’Uriage qui pratiquaient dans le Vercors des méthodes innovantes de débat. Ils m’avaient délégué Simon Nora, futur conseiller de Mendès France, pour animer de formidables discussions sur la démocratie : quelles étaient les faiblesses, les errements de la IIIème République ? Pourquoi le Front populaire, après des avancées prometteuses, avait-il échoué ? Comment donner à tous accès à l’éducation, aux soins, etc. ?
Certains maquis devenaient ainsi des sortes de clubs de citoyens, où se forgeait l’opinion que les objectifs de la Résistance n’étaient pas seulement militaires, mais aussi civiques et politiques. Et je puis assurer que les débats de ces réfractaires sans grade, de ces réfuzniks ont eu une réelle influence sur les têtes pensantes du Conseil National de la Résistance. Celle-ci s’est poursuivie pendant les Trente glorieuses ; de grands artisans d’un New Deal économique tels que François Bloch-Lainé, Paul Delouvrier, Pierre Laroque, Simon Nora ont fait leurs armes dans les maquis. La Résistance n’a pas fondé un parti, mais son souffle a inspiré pendant trente ans les syndicats, les associations, les entreprises à vocation sociale, les collectivités… Ce souffle s’est après délité, l’économie financière prenant le dessus.
Apprendre d’hier pour agir demain
Cette irruption de mes souvenirs des maquis vient à la rencontre des crises qui s’entrelacent depuis la fin des années 70 et de la pandémie qui en est le dernier et cruel avatar. Comme pendant la guerre, notre pays connaît à côté de grandes souffrances de hauts lieux de résistance :
– Les hôpitaux où l’extrême urgence laisse peu de temps aux échanges contrairement aux maquis, mais où s’impose l’exigence de services publics plus soucieux des citoyens que des coûts financiers.
– Les expériences sociales et solidaires de lutte contre pénuries, exclusions, atteintes à l’environnement et simultanément de promotion de voies nouvelles (tiers-lieux, sociétés coopératives d’intérêt collectif, pôles de coopération, coopératives d’activité, etc.) où se forgent par l’innovation sociale une économie qui ne fonctionne plus comme avant.
Les analogies sont frappantes : de même que dans les maquis de la Libération, la lutte contre l’envahisseur était liée à une vision de la démocratie sociale (mais, il est vrai, sans souci écologique qui n’était pas encore à l’ordre du jour) ; de même les résistants d’aujourd’hui – qu’il s’agisse de médecins, soignants de tout ordre, artisans de la vie quotidienne ou citoyens-militants pour un monde plus soucieux de l’humain et de la nature – se battent à la fois contre les souffrances et pour la mue d’un système périmé.
Les crises, comme hier la guerre, ne doivent pas se dénouer par l’identique, mais faire naître l’exigence de valeurs et de pratiques profondément transformées, de modes de production, d’échanges, de gestion radicalement nouveaux. Les expériences de soins et celles d’économie solidaire en cours sont un avant-goût, une ébauche, une promesse de transformations que l’effondrement de la vie économique et sociale nous offre une possibilité de réaliser.
Ces transformations, dont la nécessité est évidente quand on voit l’impréparation des hôpitaux face au Covid-19 et plus généralement l’état des services publics, impliquent un changement de paradigme, une réorientation des activité
Un changement de paradigme
Encore faut-il bien identifier les activités que nous avons à abandonner et celles que nous souhaitons reprendre ou substituer. Les pouvoirs publics nous disent aujourd’hui quelles activités sont considérées comme essentielles de leur point de vue économique et doivent être poursuivies malgré l’épidémie et quelles autres doivent être suspendues. Il nous faut aborder ce problème sous un angle élargi, celui de la transition écologique et solidaire, seule sortie acceptable de la crise.
Et dans cette vision, quelles productions inutiles voire nuisibles faut-il écarter ? Quelles activités doit-on développer ou créer ou relocaliser ? Quels moyens pour former à de nouvelles technologies, et plus encore à de nouveaux comportements ? Ne faut-il pas réunir les crédits et indemnités promis face à la crise en un revenu universel, permettant à chacun de s’attacher à de nouvelles formes d’activités ? Comment d’une façon plus générale opérer les transferts nécessaires pour ces profondes transformations ?
Ces questions sont difficiles. La façon dont elles sont posées par de grandes associations dont la valeur et les perspectives sont explicitées par le second Manifeste convivialiste) est encourageante. Et les succès de l’économie sociale et solidaire sur le terrain montrent sa capacité à réaliser de grandes transformations dans ses modes de production par sa sensibilité aux besoins de proximité, par son respect de la nature, sa recherche d’équilibre, de juste prix. Mais beaucoup restent sceptiques : trop d’intérêts puissants ou de conflits personnels leur font penser que les difficultés sont insurmontables. Et une partie de l’opinion est sensible aux discours de l’extrême droite (ceux d’un Trump ou d’un Bolsonaro) qui privilégient leur clientèle économique à la santé de la nature et des humains.
Il faut donc convaincre. Et l’on peut le faire en rassemblant des initiatives remarquables mais fragmentées ; en mettant en lumière les bénéfices des solutions apportées, les coûts sociaux évités, l’avenir préservé ; en conjuguant les efforts dispersés, en nouant des liens entre les expériences, entre les territoires en France et en Europe ; en constituant progressivement à partir des ententes locales un vaste éco-système porteur de développement équitable et durable. En retrouvant enfin pour convaincre l’énergie, l’optimisme raisonné des maquis et le lien social que la Résistance a su créer. Pourquoi ne pas créer, entre tous les réseaux, un Conseil National de la Résistance qui lancerait un nouvel Appel pour des jours heureux ?un nouvel Appel pour des jours heureux ?
Claude Alphandéry, bio express
Né le 27 novembre 1922 à Paris, Claude Alphandéry est un résistant, ancien président du Comité Départemental de Libération de la Drôme, et Lieutenant-colonel FFI, il est président d’honneur du Labo-ESS et de France Active

Sauver le capitalisme ou changer d’économie ?

Ce texte est paru sur le site de Libération et sur médiapart (blog alicecoop) cette tribune est co-signée par 22 personnes ( voir en fin de texte) dont Sylvie Mayer , Janine Guespin et Benoît Borrits qui participent aux travaux de la commission ESS du PCF, n’hésitez pas à faire part de vos réflexions, d’autres actions (confinées) vont suivre, salut et adelphité

François Bernard

 

La pandémie de Covid-19 a mis à l’arrêt de nombreuses entreprises ce qui laisse anticiper une récession significative. Gouvernements et institutions financières internationales n’ont plus qu’un mot d’ordre : sauver l’économie ! Mais de quelle économie parle-t-on ?

La politique d’Emmanuel Macron et des institutions financières internationales vise à sauver le capitalisme

Le gouvernement souhaite-t-il réellement aider les entreprises, qui vont rencontrer de grandes difficultés économiques au cours des mois prochains, ou veut-il simplement sauver le patrimoine des actionnaires ? Pour ce gouvernement et ceux qui l’ont précédé, il ne s’agit pas de sauver les entreprises ou d’accompagner les entrepreneurs mais de protéger les logiques financières qui ont conduit ces dernières années à dévaloriser le travail en le traitant comme un coût qu’il faut sans cesse réduire. Contrairement à une idée reçue, la référence n’est plus « l’entreprise » dans laquelle les collectifs de travail produisent les biens et/ou les services, mais la « société de capitaux », entité juridique derrière laquelle opèrent les actionnaires et les propriétaires des actions.

Ainsi, c’est le collectif de travail qui constitue l’entreprise. Sa finalité n’est pas de faire du profit mais de produire et vendre des biens et des services, de réaliser une valeur ajoutée. La société de capitaux est l’expression juridique la plus répandue de l’entreprise dans laquelle les actionnaires captent, sous forme de profit, une partie de la valeur ajoutée, ce qui n’est pas le cas chez les artisans et dans les Scop. Salaires et cotisations sociales sont un dû, et lorsque les actionnaires ne peuvent les honorer, le pouvoir doit revenir aux salarié.es pour la sauvegarde de l’entreprise.

C’est ce que l’État veut à tout prix éviter. Or ce n’est pas à l’État, c’est-à-dire aux citoyen.nes et contribuables, de se substituer aux sociétés dans le paiement des salaires et des cotisations sociales. En faisant cela, l’État épargne les sociétés qui, comme Amazon, profitent de la crise du moment. En période de baisse de la production, les salaires et cotisations sociales doivent être assurés collectivement par l’ensemble des entreprises et si elles ne le peuvent pas, les salarié.es doivent prendre le contrôle de celles-ci. L’intervention de l’État n’a pour objectif que de sauver le capitalisme et nullement l’économie réelle.

Ce sauvetage est contradictoire avec les aspirations sociales et écologiques des populations

Cette pandémie est aussi l’occasion de découvrir l’évidence. La chute de la production en Chine a provoqué une baisse des émissions de gaz à effet de serre de 25 % sur les deux premiers mois de l’année. Les Vénitiens sont stupéfaits de revoir des poissons dans des eaux devenues subitement claires. L’air est désormais moins asphyxiant dans nos villes.

Beaucoup se mettent à espérer que la sortie de la pandémie soit l’occasion de repenser nos modes de production et de vie, de conjurer le péril écologique qui menace notre humanité. D’autant que moins de production signifie plus de temps libre, plus de temps pour soi. Et si nous éliminions les productions inutiles ? Et si nous arrêtions les stratégies d’obsolescence programmée des entreprises ? Et si, plutôt que de recycler les emballages, source de nouvelles pollutions, nous nous engagions dans une démarche de zéro-déchets ? Et si, en ayant considérablement baissé le transport des marchandises, nous changions nos modes de transport individuels pour privilégier le rail au détriment de l’avion et de la voiture ? Ceci suppose de revenir sur les plans de privatisation du rail. Et si nous arrêtions de considérer le non-marchand comme une « charge » qui pèse sur la compétitivité des sociétés de capitaux, afin de disposer d’une santé publique à la hauteur d’une société humaine et digne ?

Tout ceci est possible et nécessite des débats citoyens ainsi que des plans massifs de reconversion professionnelle dans une logique qui ne laisse plus personne en situation d’exclusion économique. Ceci implique de reconnaître enfin les qualifications des individus. Mais cette nouvelle manière de voir est contradictoire avec le plan de relance qui est annoncé dont l’unique objectif est de redonner de la valeur aux sociétés de capitaux.

Le principe de démocratie doit prévaloir dans toute la société, y compris dans la sphère de l’économie

La sauvegarde de l’économie productive de biens et de services passe par la reprise en mains des entreprises par les salarié.es et le pouvoir donné aux usagers de déterminer ce qu’il faut produire. Nous ne pouvons plus laisser les forces du marché déterminer les investissements et les citoyen.nes doivent pouvoir déterminer les grandes orientations de l’économie par un système financier socialisé géré par elles et eux, comme l’a été le régime général de sécurité sociale de 1947 à 1967. L’exercice commun d’une telle démocratie économique suppose que nos vies soient libérées de l’aléa de marchés sur lesquels nous n’avons guère de prise.

Alors que notre humanité est aujourd’hui à un tournant qui lui permet de sauver son existence, une partie de la gauche et de l’écologie politique reste silencieuse sur cette opportunité qui porte en elle ses aspirations : la sauvegarde de l’environnement et la disparition de l’exploitation du travail et de l’aliénation marchande.

Demander à l’État de payer pour « sauver l’économie », c’est tomber dans un piège. Comme en 2008, l’État va soutenir les sociétés de capitaux engagées dans une course effrénée à la valorisation. Une fois celles-ci renflouées par l’argent public, les affaires reprendront de plus belle selon la logique capitaliste d’austérité pour les travailleur.ses, de casse des services publics et de fuite en avant dans une croissance indifférente aux besoins sociaux et écologiques.

Les mesures décidées par Emmanuel Macron sont destinées à sauver les sociétés de capitaux. Il faut s’y opposer. Nous avons aujourd’hui une occasion unique de changer notre façon de vivre et de réorienter toute l’économie en fonction des impératifs de la transition écologique. Il faut sauver l’économie de la faillite du capitalisme, et non sauver l’économie capitaliste de la faillite.

Signataires : Tony Andréani philosophe ; Daniel Bachet sociologue ; Ludivine Bantigny historienne ; Benoît Borrits essayiste ; Clément Caudron ingénieur ; Thomas Coutrot économiste ; Alexis Cukier philosophe ; Pierre Dardot philosophe ; Nicolas Dessaux archéologue ; Emmanuel Dockès juriste ; Bernard Friot sociologue et économiste ; Janine Guespin professeure honoraire ; Sylvie Larue enseignante ; Christian Laval sociologue ; Mathilde Larrère historienne ; Gaëlle Maillard syndicaliste ; Sylvie Mayer parlementaire européenne (1979-1994) ; François Morin économiste ; Christine Poupin syndicaliste ; Jacques Richard expert-comptable ; Jean Sève historien, Jean-Michel Toulouse ancien directeur d’hôpital ; Pierre Zarka ancien directeur de l’Humanité.

 

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